
Été 1981,
Je suis à Marbella, en Andalousie,
En tant que GO chef du Personnel local,
A l’hôtel Don Miguel du Club Méditerranée.
C’est ma 3ème saison au Club Med.
J’y suis hyper bien,
Après quelques semaines à adapter mon oreille à l’accent andalou, après 11 ans d’espagnol scolaire, 7 mois au Mexique, je suis totalement à mon aise à mon poste et au sein de l’équipe.
En tant que GO, nous avons d’une part une fonction spécifique, pour ma part « Chef du personnel local » 130 salariés à gérer, j’ai 24 ans…
Et d’autre part l’animation de la vie du Club, notamment par les spectacles. Cette saison, j’y suis de tous ou presque.
Un jour, Le régisseur nous propose de monter un spectacle avec des numéros de cabaret, libre à nous d’en proposer. « Si vous voulez, je suis à votre disposition ».
Depuis le soir de mon arrivée, où l’un des GO, Jean-Pierre, m’a invité à aller y prendre un verre, je traine tous les soirs, ou presque, à l’Alibi, un cabaret de travestis, à Puerto Bañus, un port de plaisance très branché près de Marbella. Dans mon autobiographie, je vous raconte pourquoi ! LOL…
Vous trouverez ici tout sur mon livre
Dans ce cabaret, l’un des travestis, Gérard, y fait un numéro sur la chanson « Comme ils disent » de Charles Aznavour, qui me touche énormément, tant la chanson que le numéro en lui-même.
Je propose le numéro au régisseur qui accepte avec plaisir.
J’en parle avec Gérard et Antonio, son compagnon. Et nous voilà partis tous les trois dans les répétitions et les conseils en tous genres… Comment marcher avec des talons, comment me maquiller, me démaquiller rapidement sur scène, puis la gestuelle et le play-back… Que de fous rires toutes ces après-midis chez eux…
Pour le maquillage, je demanderai au régisseur, ce sera plus sûr !
Le jour J, à part les quelques personnes dans les coulisses, rares sont ceux qui savent que je vais présenter un numéro. Encore moins nombreux ceux qui ont entendu parler du numéro et de mes répétitions à l’extérieur.
Me voilà sur scène, méconnaissable devant tous les GO et GM.
J’entends les GO au 1er rang. « Mais qui c’est ? ».

La chanson commence. Je démarre le play back, je commence à enlever les gants, le boa, le déshabillé qui tient par quelques pressions.
Reste un JY juste en string face au public.
« Wouaou ! Mais c’est Jean-Yves ! ».
Ils ont tous reconnu mon torse assez repérable.
Je me rhabille et me démaquille en 2 secondes.


« Nul n’a le droit, en vérité, de me blâmer, de me juger
Et je précise que c’est bien la nature qui est seule responsable
Si je suis un homo, comme ils disent. »
Le Play back est loin, je crie la chanson avec mes tripes, j’en pleure, tellement besoin de gueuler ces mots.

En voyant cette photo aujourd’hui, je me dis que je ne faisais vraiment pas semblant. Je vivais ces paroles. Un cri du coeur. Je l’adore cette photo.

Ils se lèvent tous, pour m’applaudir.

J’en pleure de joie.
Ce numéro fera souvent partie des programmes. Les autres GO m’encouragent. Hyper touché. Je me sens à ma place dans ce message, même si je le gueule un peu fort, j’avoue.
Séminaire de tous les régisseurs du Club Med dans notre hôtel. Le nôtre me demande de faire mon numéro. Un peu le trac de le faire devant tous ces professionnels du spectacle.
Standing ovation. « J’ai vu ce numéro souvent. Mais toi, Bravo, j’avoue que tu m’as beaucoup touchée » me dit l’une des régisseuses.
Après une autre soirée cabaret, une femme m’aborde au bar après le spectacle.
« C’est vous qui avez fait la chanson d’Aznavour ce soir sur scène ? j’aimerais beaucoup pouvoir vous parler, Ce serait possible de se voir demain ? ».
Rendez-vous est pris au bord de la piscine le lendemain après-midi. Aucune idée de ce dont elle veut me parler.
Le lendemain après-midi.
« J’imagine que vous êtes homosexuel, pour y mettre tant de cœur dans cette chanson. »
« Oui, vous avez raison, je gueule un peu la chanson tellement certaines paroles me parlent ».
« J’ai un fils, un peu plus jeune que vous. Je sens qu’il est comme vous. Je ne sais pas comment lui en parler. S’il a besoin ou s’il n’ose pas. Comment pensez-vous que je peux faire ? je me sens un peu perdue. Et en vous voyant hier, j’ai senti que je pourrais en parler avec vous ».
Me voilà bien avec une telle mission ! Il y a à peine 2 ans, je faisais mon propre coming-out auprès de mes parents.
Je lui parle longuement de mon parcours de gay débutant, de mes interrogations, de la façon dont je l’ai dit à mon père, de la réaction de mes parents, de ce dont j’aurais eu besoin de leur part à ce moment-là.
« Je ne suis pas ton fils, et je ne le connais pas, mais tu peux peut-être commencer par lui parler de tes vacances, de mon numéro qui t’a touchée, que nous avons sympathisé, sans lui en dire plus. Je pense qu’il saura peut-être en profiter pour commencer à t’en parler. En tous cas, à sa place, j’en profiterais ».
« Bonne idée, je pourrai bien faire comme çà »
Le jour de son départ, elle vient me serrer très fort dans ses bras en me remerciant.
Je ne connais pas la suite, mais j’aime à penser qu’un fils et une mère ont pu échanger grâce à ce numéro de cabaret et à notre échange.
Je l’espère très fort.
45 ans plus tard, je n’ai pas écrit de chanson, Chales Aznavour l’a très bien fait.
Par contre j’ai écrit un texte,
Car je n’ai jamais compris pourquoi !
Je vous invite à venir le découvrir ici…


